[ [ [ Mercredi 1er - 4 août - Yannis Lehuédé

Le bus arrive à la gare routière en milieu de matinée, plus de douze heures après notre départ. La nuit a été rude et nous n’arrivons à dormir qu’à l’approche de l’arrivée. À peine avons-nous déposé le pied sur le terminal de bus de La Paz que deux d’entre nous vont acheter des billets pour notre destination suivante : le lac Titicaca.

Quartier des affaires

Comme l’avait recommandé un guide touristique, très sévère avec les habitants de la ville, nous embarquons dans un taxi "labellisé" vers l’auberge de jeunesse que nous avions repérée dans le guide quelques temps auparavant. Elle se situe dans LA rue touristique de La Paz et arrivés là, un peu apeurés de la vétusté des environs, nous nous raviserons et choisirons plutôt un hôtel qui parait très propre, avec du marbre et des décorations à l’accueil. Il est temps de nous reposer de ce voyage et de ralentir le rythme pour quelques jours. Dès que nous nous posons dans les chambre (de deux), nous entamons tous une sieste pour terminer la nuit trop courte. Ensuite, les douches sont légèrement tièdes, la télévision ne fonctionne pas dans notre chambre (ce qui ne m’empêchera pas de dormir) et globalement, le "luxe" nous fait déchanter.

Esprits
tumulte

Dans la rue, grouillante de monde, il y a de nombreux stands de marchés sur les trottoirs avoisinants, enfin, sur presque tous les passages piétons. On devinera que la voie réservée aux automobiles est partagée. On y vend des tissages, des objets style "inca" pour les touristes, des instruments de musique, et un peu de tout, selon les rues. Juste à côté, il y a de nombreux magasins du marché des sorcières. Des fœtus de lama sont exposés bien en vue, on brûle du bois odorant, expose toutes sortes d’objets rituels pour la Pachamama, mais aussi pour éloigner les mauvais esprits, s’attirer les faveurs d’autres, la fortune, l’amour, ainsi que des potions médicinales... sans oublier les sacs de feuilles de coca. La ville est littéralement envahie par les marchés de fruits, de légumes, produits d’entretien, de matériaux pour le bâtiment et que sais-je encore...


La Paz, au fond de la cuvette

La Paz est une cuvette (un canyon plutôt) dans l’Altiplano. Le centre-ville est tout au fond (à trois mille deux cent mètres d’altitude) et les alentours s’étalent à flanc de montagne. Les banlieues sont tout en haut, jusque sur le plat (à quatre mètres d’altitude) ainsi que l’Alto, l’aéroport, le bien-nommé ! Le quartier touristique est désert le soir, ceux qui sortent vont probablement ailleurs en taxi. Les rues n’y semblent pas très sûres après la nuit tombée, la plupart des magasins ont rentré tous leurs objets exposés en devanture, ce qui accentue l’impression de vide. Tandis que certaines découvrent la culture cathodique d’Amérique du Sud et Centrale, j’ai le temps de réaliser la lenteur de la connexion internet de l’unique ordinateur de l’hôtel.

Décorations

Il y a un petit musée d’arts modernes qui présente un style "inca" subtil, mais très présent. On m’avait recommandé le musée de la coca, juste au bord du quartier touristique. Il se trouve dans un joli patio d’une jolie maison en bois, décorée et peinte de couleurs vives. Personne ne tient à m’y accompagner, probablement à cause de la mauvaise réputation de la cocaïne, un dérivé de cette plante traditionnelle. Pourtant, j’y apprendrai des choses extrêmement importantes sur la culture andine... La "mamacoca" établissait un lien spirituel direct entre les gens du peuple et le monde divin, qu’elle a influencé toute la création artisanale et artistique, et qu’elle a ensuite été interdite par l’Église catholique, dès l’arrivée des colons. Lorsque les espagnols ont découvert l’inépuisable mine d’argent de Potosí et ont forcé les populations locales à y travailler dans des conditions inhumaines, la mastication de la coca a de nouveau été autorisée pour permettre aux indigènes de supporter les journées de travail de... 48 heures !
Outre la description de la fabrication de cocaïne, ainsi que ses méfaits sur l’organisme et la société, on y apprend que la multinationale Coca-Cola importe toujours environ cinq cent tonnes de feuilles de coca bolivienne. Dans sa célèbre boisson, la cocaïne a été abandonnée il y a cent ans, mais il semblerait que la coca fasse toujours partie de sa recette mystère. A moins que ce ne soit pour les discrètes filiales pharmaceutiques de l’entreprise...
Il faut se souvenir qu’en parallèle, les États-Unis sont actuellement en conflit avec la Bolivie sur le sujet de la coca. Ils réclament la destruction de ces plantations tandis qu’Evo Moralès, le président bolivien, revendique sa culture sous sa forme ancestrale. Avant d’être président, il a été éleveur de lamas et cultivateur de coca.

La Paz panoramique

Une autre curiosité de la ville nous a marqués : les grosses intersections sont régulées par des personnes déguisées en zèbres aux feux tricolores ! Ailleurs, il n’y a pas de signalisation et une forme d’anarchie règne.

Avant la fin de notre séjour à La Paz, Laure et moi partons voir des ruines de la civilisation pré-inca Tihuanaku, à quelques dizaines de kilomètres de là. Comme les bus qui y vont ne partent pas de la gare routière, et que nous sommes en retard, nous devons prendre en catastrophe un taxi pour aller au départ de cette destination.
Là, nous arrivons évidemment trop tard pour le bus régulier. Laure négocie alors avec le guichetier d’une compagnie de "collectivos" qui possède quelques petits bus d’une dizaine de places pour nous y rendre. En ville, on ne compte plus le nombre de compagnies et de collectivos.
Pour le moment, nous sommes deux passagers et nous voudrions partir le plus vite possible. Le chauffeur voudrait remplir son bus avant de partir. Comme nous menaçons alors de réclamer le remboursement de nos billets et d’abandonner ce petit voyage (d’une demi-journée), le mini-bus démarre enfin et va chercher ailleurs ses passagers supplémentaires.
Il s’arrête un peu plus loin sur une grande avenue de la banlieue, sur l’Altiplano, à proximité des défilés de majorettes et des classes d’élèves qui s’entraînent pour la fête nationale d’indépendance, quelques jours plus tard.

Défilé de fête nationale

Les minutes passent et le bus, arrêté, peine à se remplir. Finalement, contre toute attente, c’est chose faite et nous pouvons partir et nous frayer un chemin à travers le défilé. La conduite d’un véhicule, dans cette ville, nécessite des talents de pilotage et une patience à toute épreuve.

Après plusieurs heures, nous arrivons à destination, les derniers à descendre. Tous se sont arrêtés dans de minuscules localités où il y a à peine une ou deux maisons.

Site archéologique Tihuanaku

Nous payons le forfait pour visiter le site archéologique et les musées. Le site est composé de plusieurs buttes et nous laisse une première impression d’un tas de vieilles pierres. Il est déjà si tard que le site s’apprête à fermer. Nous nous dirigeons vers le musée des céramiques qui reste ouvert encore un demi-heure.

Statue du site archéologique Tihuanaku

Là, il y a quelques comparatifs historiques entre les différentes civilisations du globe. Les Tihuanakus ont prospéré autour des berges du lac Titicaca depuis trois mille ans. Les Incas en étaient les descendants.
Certaines céramiques, particulièrement les représentations d’animaux et d’humains stylisées, sont remarquables. La même influence de la coca sur l’inspiration est ici aussi flagrante !

Couleurs du soir

Lorsque le musée ferme, il ne reste plus que quelques employés sur le site. Il nous faut trouver un collectivo pour rentrer à La Paz. Nous nous dirigeons vers la place du village où quelques personnes attendent. Des mini-bus passent et embarquent quelques personnes. Ils vont vers d’autres directions. Approche le coucher du soleil, puis notre véhicule pour La Paz, c’est la cohue. Chacun veut y avoir une place et une pauvre personne reste sur place. Le bus est archi-plein. Après une rude négociation, cette personne y entre tout de même. On est très serrés, mais cette fois-ci, le prix est raisonnable ! Nous payons le prix courant, pas celui des excusions pour touristes.

Des gens descendent au fur et à mesure du trajet, ce qui désemplit le collectivo petit à petit.

Collines de La Paz

En arrivant à La Paz, le terminus est un endroit où des dizaines, des centaines, de collectivos s’entassent, arrivent et partent. Le traffic est anarchique. C’est chacun pour soi et les piétons et les chiens errants doivent faire attention, les véhicules vont et viennent de partout. Nous nous arrêtons dans une des rues avoisinantes pour manger quelque chose, dans une sorte de brasserie-cantine et cherchons ensuite un autre collectivo pour nous rendre dans le centre-ville. Malgré l’heure tardive, c’est la même cohue. Nous ne reconnaissons aucune rue. La seule indication qui signale que nous sommes dans la bonne direction est que... les rues descendent !
Au passage, un magnifique panorama nocturne s’offre à nous : une vue du haut de la ville, comme un écrin de milliers de lumières qui scintillent dans la cuvette.
Nous descendons dans les rues, toujours remplies d’innombrables marchés sur les trottoirs des ruelles. Le collectivo se fraye un passage entre les autres véhicules et s’arrête. C’est son terminus.
Nous ne sommes pas sûrs d’être près de notre hôtel, mais on pense en être proche. Nous nous arrêtons dans un petit bar animé, c’est vendredi et la veille d’un grand weekend. Un homme, bien habillé mais déjà assez éméché, nous propose de partager sa table. Nous restons le temps d’une bière grand-format, le seul disponible d’ailleurs. Le cravateux bolivien est trop saoul. Il nous propose bien d’aller visiter sa maison et de tester ses deux piscines, mais sans façon...
Nous finissons à pieds.

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