Samedi 11/11/11

novembre 2011

L’Humanisme au cœur de La Défense

Après un nou­veau sac­cage du cam­pe­ment par les forces de l’ordre pen­dant la nuit, les indi­gnés n’ont pas beau­coup dormi. Pourtant, une grande jour­née s’annonce. En ce 11 novem­bre, jour de la com­mé­mo­ra­tion de l’armis­tice de la Grande Guerre de 14-18, des indi­gnés ont rendez-vous devant le Mur de la Paix, où cer­tains ont passé la nuit.
Là, il y a un cer­tain nombre d’élus, d’asso­cia­tions ou de sim­ples citoyens, qui ont l’habi­tude de s’y rendre chaque année. Les camé­ras sont là pour eux, mais n’oublient pas de remar­quer l’accueil peu amical que nous leur fai­sons. Les indi­gnés venus de La Défense sont mal réveillés et de mau­vaise humeur. Les rela­tions avec les médias et les poli­ti­ciens sont donc ten­dues, devant ce mur de recueille­ment.
Une mini-assem­blée se forme autour d’un méga­phone... pen­dant la minute de silence. Il est temps d’enta­mer la grande marche jusqu’à La Défense.
Pour la pre­mière fois dans ces quar­tiers de la capi­tale, les indi­gnés déam­bu­lent avec ban­de­ro­les, batu­cada, la com­pa­gnie des clowns et désor­mais le sou­rire ! Nous pas­sons en bas du Trocadéro, nous arrê­tant un moment devant la Tour Eiffel embru­mée et emprun­tons l’Avenue des Nations Unies.
En appre­nant que le Président de la République fait une com­mé­mo­ra­tion près de l’Arc de Triomphe, nous déci­dons de bifur­quer de l’iti­né­raire déclaré. Aussitôt, les CRS qui nous accom­pa­gnent blo­quent notre pro­gres­sion. Nos sommes à près d’un kilo­mè­tre. Gentiment, nous repre­nons la route nor­male.
Le cor­tège gros­sit au fur et à mesure, appor­tant des slo­gans et de l’énergie fraî­che. Les mots d’ordre sont mul­ti­ples, mais on entend sur­tout le plus sar­cas­ti­que :

« Travaille, consomme et ferme ta gueule ! »

Pendant ce temps, les occu­pants du parvis recons­trui­sent le cam­pe­ment. A chaque nou­velle des­truc­tion par la police, il a tou­jours été recons­truit en plus beau, plus grand et plus accueillant. Aujourd’hui, on célè­bre la pre­mière semaine à La Défense, compte-tenu des dif­fi­cultés ren­contrées depuis huit jours, nous avons l’impres­sion d’être dans une posi­tion si pré­caire, si fra­gile, sans cesse assié­gée, qu’au bout d’une semaine, c’est déjà une grande vic­toire d’avoir tenu jusque-là !
La marche, qui s’étire en lon­gueur, arrive en vue de l’Arche de La Défense. Les CRS nous for­cent à mar­cher sur les trot­toirs les plus éloignés de la route, rédui­sant notre visi­bi­lité, mais nous sommes suf­fi­sam­ment nom­breux et bruyants pour ne pas passer ina­per­çus à Neuilly. On craint qu’ils ne nous blo­quent en pleine pro­gres­sion, mais il n’en est rien. Il faut com­pren­dre que pour faire une marche qui change de dépar­te­ment, il faut deux décla­ra­tions, une dans chaque Préfecture !
Pour une fois, les CRS qui nous escor­tent nous aident, ils neu­tra­li­sent ensuite une voie d’auto­route qui tra­verse la ville et qui mène à l’extré­mité Sud du Parvis. A l’autre extré­mité, d’innom­bra­bles per­son­nes se sont don­nées rendez-vous ce midi à l’endroit du cam­pe­ment. Les der­niers indi­gnés du contre-G20 de Nice sont venus direc­te­ment ici avec beau­coup de sym­pa­thi­sants. Lorsque la marche arrive, c’est l’embras­sade col­lec­tive, un air de joie flotte dans ce désert. Le cam­pe­ment est encore plus beau qu’aupa­ra­vant, recons­truit et décoré comme pour une fête. Car c’est une fête ! En ce jour férié, près d’un mil­lier de per­son­nes sont mas­sées près de l’Arche. Beaucoup ont pré­paré quel­ques idées, nous allons donner aux jour­na­lis­tes l’occa­sion de faire de belles pho­to­gra­phies...

« La police nous a inter­dit de des­si­ner un cœur géant, alors on en a fait des cen­tai­nes ! »

Des petits car­tons avec un cœur des­siné sur chacun sont dis­tri­bués. Les indi­gnés rem­plis­sent les esca­liers et chan­tent spon­ta­né­ment pour réchauf­fer cette immense dalle de béton. Par la suite, des assem­blés popu­lai­res sur l’inter­na­tio­na­li­sa­tion du mou­ve­ment et la dette se tien­nent. Un énorme cercle sur les dalles du parvis permet à tous d’enten­dre et de s’asseoir, bien au chaud dans les ano­raks ou les cou­ver­tu­res de survie. On n’a pas vu une telle effer­ves­cence, une telle inten­sité fra­ter­nelle depuis les jours de mai à La Bastille.Pendant l’assem­blée, l’opé­ra­tion « Qu’est-ce qui vous fait battre le cœur ? » se pour­suit. Des ate­liers de pein­ture four­nis­sent de l’occu­pa­tion à d’autres qui pré­pa­rent la suite des actions artis­ti­ques.

Lors de l’inter­rup­tion de l’assem­blée, les indi­gnés sont mis à contri­bu­tion pour de nou­vel­les ini­tia­ti­ves artis­ti­ques. On com­mence par le « step géant ».

Les cen­tai­nes d’indi­gnés sont conviés par l’orga­ni­sa­trice de l’action à se placer en lignes et suivre une cho­ré­gra­phie qui couvre tout le devant du parvis et une bonne partie des mar­ches.

Puis nous sommes priés de nous asseoir sur les mar­ches le long d’un tracé. Ainsi, un immense cœur aux contours humains est formé. L’inté­rieur de la forme est ensuite rempli d’indi­gnés qui affluent. Nous ne pou­vons pas résis­ter à l’envie de rester grou­pés ainsi. Ce qui unit les gens ici dépasse le lan­gage, il faut y être pour le res­sen­tir. Tant d’iso­le­ment, d’indi­vi­dua­lisme et de frus­tra­tion inculqué au peuple vole aujourd’hui en éclat. Les pho­to­gra­phes peu­vent immor­ta­li­ser cette image.
Ensuite, pour­sui­vant le même élan, la musi­que du Sirtaki est lancée. La vidéo de la danse du 15 juillet dans les ban­ques avait atteint des records d’audience sur inter­net, on rejoue la scène pour par­ta­ger nos moments de joie ici avec le peuple grec. Le rythme se réver­bère sur les piliers de l’Arche. Les indi­gnés déam­bu­lent en gigan­tes­ques faran­do­les. Le parvis tout entier est en mou­ve­ment. On en oublie­rait toutes nos causes d’indi­gna­tion, tout ce qui nous révolte. La solu­tion est là : il suffit de se donner la main, de sou­rire et de danser tous ensem­ble !

« Comment vous décrire les cho­ré­gra­phies du cam­pe­ment ? Ballets d’« Indignés tombés du ciel » et de « Forces aux ordres venus d’en haut ». Valses de « free-hugs ». Cabrioles de car­tons et de mate­las. Farandoles muset­tes et citoyen­nes. Gargouillades de poli­ciers en civils et d’infil­trés. Ronds de jambes et piqués de gradés. Grands pas et pas chas­sés du per­son­nel habi­lité à pro­té­ger les citoyens. Déboulés d’anti G20. Flic flac de mar­cheurs. Contretemps des com­mis­sions. Révérences et reti­rés de jour­na­lis­tes. Glissades, jetés et grand écart pour tous. Comment vous raconter la géo­mé­trie de cet espace à la fois bien déli­mité (ah oui ! bien déli­mité par des lignes d’un bleu bien trop foncé, bien trop marine !) et ouvert, grand ouvert sur un champ d’étoiles. Tels des noma­des nous avons cher­ché du regard de pré­cieux repè­res. Fixant les étoiles Respect, Rire, Rencontre, Rêve et Recherche, nous avons décou­vert que pointe r’Évolution. Nous orien­tant vers elle, nous tra­çons de nou­veaux che­mins. Lumineux. Comme le regard des Indignés. »

Isabelle

Après ces heures de détente, une assem­blée recom­mence et on débat de pers­pec­ti­ves. L’ambiance est iné­bran­la­ble, mais les esprits rede­vien­nent sérieux. C’est le moment que choi­sis­sent beau­coup de gens pour repar­tir vers leur quo­ti­dien, cer­tains tra­vaillent le len­de­main, ou ren­trent cou­cher leurs petits.
Pour les indi­gnés qui res­tent, la soirée se ter­mine par un concert de Akim RebeuDesBois. L’assis­tance s’est désor­mais beau­coup réduite, mais les musi­ciens sont entou­rés d’un public tel­le­ment heu­reux ! Tellement content de passer une jour­née mémo­ra­ble, sans stress d’orga­ni­sa­tion, sans inter­ven­tion poli­cière, mais sur­tout, une jour­née de fête et d’amour par­tagé. Depuis des mois d’acti­visme indi­gné, ce doit être la pre­mière fois que la jour­née est domi­née par la joie et non pas par le tra­vail mili­tant. Pour cer­tains, c’est le jour de récréa­tion.

« Trop fati­gué pour rester plus long­temps, je partis dormir chez moi. J’ai quand-même regardé sur inter­net pour être sûr que les « gar­diens de la paix » n’avaient pas fina­le­ment décidé de gâcher la fête, comme ils le font à chaque grand évènement. Mais non, je n’y croyais pas mes yeux, la jour­née s’était bien ter­mi­née ! »

Yannis


Pour retrou­ver d’autres extraits et d’autres détails, voir le livre "On nous appelle les Indignés - chro­ni­que pari­sienne" publié chez l’Esprit Frappeur (2012)

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