L’Humanisme au cœur de La Défense

Après un nouveau saccage du campement par les forces de l’ordre pendant la nuit, les indignés n’ont pas beaucoup dormi. Pourtant, une grande journée s’annonce. En ce 11 novembre, jour de la commémoration de l’armistice de la Grande Guerre de 14-18, des indignés ont rendez-vous devant le Mur de la Paix, où certains ont passé la nuit.
Là, il y a un certain nombre d’élus, d’associations ou de simples citoyens, qui ont l’habitude de s’y rendre chaque année. Les caméras sont là pour eux, mais n’oublient pas de remarquer l’accueil peu amical que nous leur faisons. Les indignés venus de La Défense sont mal réveillés et de mauvaise humeur. Les relations avec les médias et les politiciens sont donc tendues, devant ce mur de recueillement.
Une mini-assemblée se forme autour d’un mégaphone... pendant la minute de silence. Il est temps d’entamer la grande marche jusqu’à La Défense.
Pour la première fois dans ces quartiers de la capitale, les indignés déambulent avec banderoles, batucada, la compagnie des clowns et désormais le sourire ! Nous passons en bas du Trocadéro, nous arrêtant un moment devant la Tour Eiffel embrumée et empruntons l’Avenue des Nations Unies.
En apprenant que le Président de la République fait une commémoration près de l’Arc de Triomphe, nous décidons de bifurquer de l’itinéraire déclaré. Aussitôt, les CRS qui nous accompagnent bloquent notre progression. Nos sommes à près d’un kilomètre. Gentiment, nous reprenons la route normale.
Le cortège grossit au fur et à mesure, apportant des slogans et de l’énergie fraîche. Les mots d’ordre sont multiples, mais on entend surtout le plus sarcastique :

« Travaille, consomme et ferme ta gueule ! »

Pendant ce temps, les occupants du parvis reconstruisent le campement. A chaque nouvelle destruction par la police, il a toujours été reconstruit en plus beau, plus grand et plus accueillant. Aujourd’hui, on célèbre la première semaine à La Défense, compte-tenu des difficultés rencontrées depuis huit jours, nous avons l’impression d’être dans une position si précaire, si fragile, sans cesse assiégée, qu’au bout d’une semaine, c’est déjà une grande victoire d’avoir tenu jusque-là !
La marche, qui s’étire en longueur, arrive en vue de l’Arche de La Défense. Les CRS nous forcent à marcher sur les trottoirs les plus éloignés de la route, réduisant notre visibilité, mais nous sommes suffisamment nombreux et bruyants pour ne pas passer inaperçus à Neuilly. On craint qu’ils ne nous bloquent en pleine progression, mais il n’en est rien. Il faut comprendre que pour faire une marche qui change de département, il faut deux déclarations, une dans chaque Préfecture !
Pour une fois, les CRS qui nous escortent nous aident, ils neutralisent ensuite une voie d’autoroute qui traverse la ville et qui mène à l’extrémité Sud du Parvis. A l’autre extrémité, d’innombrables personnes se sont données rendez-vous ce midi à l’endroit du campement. Les derniers indignés du contre-G20 de Nice sont venus directement ici avec beaucoup de sympathisants. Lorsque la marche arrive, c’est l’embrassade collective, un air de joie flotte dans ce désert. Le campement est encore plus beau qu’auparavant, reconstruit et décoré comme pour une fête. Car c’est une fête ! En ce jour férié, près d’un millier de personnes sont massées près de l’Arche. Beaucoup ont préparé quelques idées, nous allons donner aux journalistes l’occasion de faire de belles photographies...

« La police nous a interdit de dessiner un cœur géant, alors on en a fait des centaines ! »

Des petits cartons avec un cœur dessiné sur chacun sont distribués. Les indignés remplissent les escaliers et chantent spontanément pour réchauffer cette immense dalle de béton. Par la suite, des assemblés populaires sur l’internationalisation du mouvement et la dette se tiennent. Un énorme cercle sur les dalles du parvis permet à tous d’entendre et de s’asseoir, bien au chaud dans les anoraks ou les couvertures de survie. On n’a pas vu une telle effervescence, une telle intensité fraternelle depuis les jours de mai à La Bastille.Pendant l’assemblée, l’opération « Qu’est-ce qui vous fait battre le cœur ? » se poursuit. Des ateliers de peinture fournissent de l’occupation à d’autres qui préparent la suite des actions artistiques.

Lors de l’interruption de l’assemblée, les indignés sont mis à contribution pour de nouvelles initiatives artistiques. On commence par le « step géant ».

Les centaines d’indignés sont conviés par l’organisatrice de l’action à se placer en lignes et suivre une chorégraphie qui couvre tout le devant du parvis et une bonne partie des marches.

Puis nous sommes priés de nous asseoir sur les marches le long d’un tracé. Ainsi, un immense cœur aux contours humains est formé. L’intérieur de la forme est ensuite rempli d’indignés qui affluent. Nous ne pouvons pas résister à l’envie de rester groupés ainsi. Ce qui unit les gens ici dépasse le langage, il faut y être pour le ressentir. Tant d’isolement, d’individualisme et de frustration inculqué au peuple vole aujourd’hui en éclat. Les photographes peuvent immortaliser cette image.
Ensuite, poursuivant le même élan, la musique du Sirtaki est lancée. La vidéo de la danse du 15 juillet dans les banques avait atteint des records d’audience sur internet, on rejoue la scène pour partager nos moments de joie ici avec le peuple grec. Le rythme se réverbère sur les piliers de l’Arche. Les indignés déambulent en gigantesques farandoles. Le parvis tout entier est en mouvement. On en oublierait toutes nos causes d’indignation, tout ce qui nous révolte. La solution est là : il suffit de se donner la main, de sourire et de danser tous ensemble !

« Comment vous décrire les chorégraphies du campement ? Ballets d’« Indignés tombés du ciel » et de « Forces aux ordres venus d’en haut ». Valses de « free-hugs ». Cabrioles de cartons et de matelas. Farandoles musettes et citoyennes. Gargouillades de policiers en civils et d’infiltrés. Ronds de jambes et piqués de gradés. Grands pas et pas chassés du personnel habilité à protéger les citoyens. Déboulés d’anti G20. Flic flac de marcheurs. Contretemps des commissions. Révérences et retirés de journalistes. Glissades, jetés et grand écart pour tous. Comment vous raconter la géométrie de cet espace à la fois bien délimité (ah oui ! bien délimité par des lignes d’un bleu bien trop foncé, bien trop marine !) et ouvert, grand ouvert sur un champ d’étoiles. Tels des nomades nous avons cherché du regard de précieux repères. Fixant les étoiles Respect, Rire, Rencontre, Rêve et Recherche, nous avons découvert que pointe r’Évolution. Nous orientant vers elle, nous traçons de nouveaux chemins. Lumineux. Comme le regard des Indignés. »

Isabelle

Après ces heures de détente, une assemblée recommence et on débat de perspectives. L’ambiance est inébranlable, mais les esprits redeviennent sérieux. C’est le moment que choisissent beaucoup de gens pour repartir vers leur quotidien, certains travaillent le lendemain, ou rentrent coucher leurs petits.
Pour les indignés qui restent, la soirée se termine par un concert de Akim RebeuDesBois. L’assistance s’est désormais beaucoup réduite, mais les musiciens sont entourés d’un public tellement heureux ! Tellement content de passer une journée mémorable, sans stress d’organisation, sans intervention policière, mais surtout, une journée de fête et d’amour partagé. Depuis des mois d’activisme indigné, ce doit être la première fois que la journée est dominée par la joie et non pas par le travail militant. Pour certains, c’est le jour de récréation.

« Trop fatigué pour rester plus longtemps, je partis dormir chez moi. J’ai quand-même regardé sur internet pour être sûr que les « gardiens de la paix » n’avaient pas finalement décidé de gâcher la fête, comme ils le font à chaque grand évènement. Mais non, je n’y croyais pas mes yeux, la journée s’était bien terminée ! »

Yannis

Pour retrouver d’autres extraits et d’autres détails, voir le livre "On nous appelle les Indignés - chronique parisienne" publié chez l’Esprit Frappeur (2012)

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