Je suis tiré du sommeil par un nouvel arrêt du bus.
Cette fois, une voix nous donne des instructions. Les passagers mal réveillés se regardent dubitatifs. On croit comprendre qu’il faut changer de bus. Tous ramassent leurs affaires, préalablement éparpillées autour chacun qui s’était mis à l’aise. Machinalement, on descend dans la nuit glaciale.
En pénétrant dans le nouveau bus, une violente odeur "de pieds" nous transperce les narines. Une jeune européenne jure, en anglais, qu’elle débusquera le coupable !
Une fois tous réinstallés, nous nous rendormons machinalement et l’autocar démarre.

Trop peu de temps après, il s’arrête et nous devons descendre à nouveau. C’est le terminus : La Caica, une des deux villes argentines qui fait office de poste-frontière avec la Bolivie.

Il fait toujours nuit-noire, le vent glacé souffle et nous respirons la poussière qu’il transporte.
Notre groupe, pas bien réveillé, suit le flot de passagers qui s’avance hagard dans le froid. Il nous faut parcourir les quelques cinq cent mètres qui représentent la frontière entre La Caica et Villazón.
Nous arrivons dans un bâtiment d’apparence administrative ou de gare routière rudimentaire, qu’importe, parcourant un enchevêtrement de pièces où les gens s’entassent dans une horrible chaleur bestiaire. Tant pis, il y fait une température supportable, et on sent qu’il va falloir patienter. Parmi un capharnaüm de sacs de victuailles et de treckers, je reconnais quelques voyageurs rencontrés auparavant dans différentes villes d’Argentine. J’entame la conversation avec un jeune japonais, Taka, avec qui nous partagerons un bout de chemin.
Des français disent qu’il n’est pas sûr qu’un bus parte vers le nord dans la journée, et il ne semble pas passer des trains tous les jours... On verra une fois en Bolivie.
Ce doit être le petit jour. Il n’est peut-être pas encore sept heures et le poste-frontière n’ouvrira probablement pas avant un long moment.

Villazón dans la nuit

Après quelques minutes de sommeil assis sur des sacs, des petits groupes se mettent en route au hasard des ruelles de la ville jusqu’à la Bolivie.
Sur le pont qui mène au poste-frontière, nous devons encore attendre dans le vent pour remplir les formalités administratives tandis que le soleil se lève péniblement.
Nous avons tous les doigts engourdis et les yeux embrumés, remplir enfin les formulaires est un nouveau supplice.

Poste-frontière
backpackers

Une fois entrés, certains voyageurs se jettent sur les premiers marchands ambulants pour leur acheter gants et bonnets à n’importe quel prix ! Nous nous mettons immédiatement en quête d’une banque pour retirer des Bolivarians, la monnaie locale.

Bolivia !
wikimedia.org

A peine lancés dans les rues subitement grouillantes de cette première ville bolivienne, quelqu’un nous prévient qu’un bus pour Uyuni va partir dans moins d’une demi-heure ! Nous courons ainsi vers ce qui ressemble à une gare routière, adjointe à une halle de marché, à moitié ouverte. Elle est minuscule comparée à ce que nous avons vu en Argentine, mais le choix des compagnies de transport y est tout aussi nébuleux et complexe.
Évidemment, au moment de charger en urgence les sacs dans l’autobus préhistorique, je suis pris d’une subite envie d’aller visiter les commodités locales...
Vite, je regarde autour de moi, ça va, un panneau "Baños" indique la direction des toilettes. C’est à l’étage, au fond d’un gymnase. Malheureusement, ce n’est pas encore ouvert, des personnes y fond le nettoyage tandis que d’autres attendent déjà en file indienne. Et bien-sûr, une énorme horloge plantée devant moi me rappelle à chaque seconde qu’il ne me reste qu’une poignée de minutes avant le départ de mon bus.

Pour les toilettes, il faut payer quelques Bolivarians, on nous remet en échange à chacun quelques feuillets de papier pour s’essuyer. À l’intérieur, c’est évidemment très sale et ensuite pour "tirer la chasse", il faut aller prendre de l’eau dans une tonneau avec une grosse louche et la déverser dans la cuvette. Déjà toute une série de détails qui montrent qu’on est dans un pays pauvre, une des plus pauvres de la planète.

Je redescends et m’installe à la hâte dans le bus que mes compagnons avaient fait attendre. C’est à ce moment-là que Laure éprouve elle aussi le besoin d’aller visiter les toilettes boliviens et... de fumer une cigarette !
Pendant son absence, le bus démarre et nous pressons le conducteur d’attendre quelques instants de plus notre amie qui n’est pas encore remontée. Alors que notre sang se glace, il fait le tour du pâté de maisons et repasse devant la gare. Elle reparaît aussitôt et monte.

Bolivie nous y voilà...

Nous voilà enfin partis sur les routes de Bolivie. Elles sont rarement goudronnées et notre bus, très rudimentaire, ne semble pas équipé d’amortisseurs ni de toilettes à bord.
A travers la poussière soulevée par les véhicules sur la route, on découvre des paysages lunaires, une ciel bleu-noir et les quelques maisons disséminées ici et là qui se fondent dans le décor. Elles sont composées de briques de terre surmontées de simples tôles en guise de toit. Ce sont des bâtisses de plain-pied.

Avant d’arriver à Tupiza, la première halte, une soute à bagage s’ouvre en chemin. Le chauffeur s’arrête lorsqu’il s’en aperçoit, la referme et repart.
À la gare routière de Tupiza, on s’arrête prendre quelques passagers supplémentaires. Nous en profitons pour fumer une cigarette à proximité, avec encore d’autres touristes rencontrés on-ne-sait-plus-où, ils appartiennent à un autre bus partit du même endroit, et quelqu’un s’approche pour nous recommander de vérifier si nos sacs de voyage sont toujours dans la soute !
Des sueurs froides nous parcourent, nous nous précipitons : celui de Jonathane est tout au bord, mais nous apercevons tous les nôtres, ils sont bien là. Au final, il en manque bien un, celui d’un français que nous avions croisés à plusieurs occasions sur la route vers le Nord depuis l’Argentine. Il est évidemment très mécontent. D’autant plus que le conducteur n’a aucune intention de reprendre la route en sens inverse pour éventuellement le récupérer. Le passager se demande s’il va continuer la route sans ses affaires et part négocier avec les représentants locaux de la compagnie d’autocars, sans succès...
Le bus repart avec tous ses passagers en direction de Uyuni. Pendant le trajet, le touriste fait le calcul de ce qu’il a perdu. Hormis ses affaires, toutes de marque, le prix de son sac à dos, acheté en France, revient à plusieurs mois - voire plusieurs années - du salaire moyen dans ce pays !

Les haut-plateaux au lointain

Je savais que la Bolivie était un des pays les plus hauts du monde et que nous nous dirigeons vers l’Altiplano, mais j’ignorais ce que cette route allait nous réserver...
On avait déjà rencontré, aux environs de Mendoza et Cafayate, la montagne fichée dans la plaine se dresser à la verticale, sans relief intermédiaire. Ici, les contreforts des Andes débutent immédiatement, malgré l’érosion qui arrondit juste les pics et les crevasses.
La route semble avoir été taillée avec hésitation. L’autobus peine, n’avance pas très vite, et ralentit dans les virages de manière presque ridicule. Ceci étant, on distingue parfois difficilement le balisage entre les nuages de poussières, et quand il se laisse entrevoir par la fenêtre, on distingue seulement que la route est très étroite, à flanc de montagne. On se demande à chaque épingle à cheveu combien il doit y avoir de roues au dessus du vide ! Le conducteur coupe régulièrement pour négocier les virages, klaxonnant pour prévenir d’éventuels véhicules qui arriveraient malencontreusement en sens inverse. On est dans des "montagnes russes" mais sans barrière de sécurité.

La montée dure plusieurs heures et nous présente d’innombrables variations de formations rocheuses. On oublie le danger en admirant le paysage grandiose qui change à chaque col et à chaque versant. Lorsque la route atteint un plateau, il y a toujours une montagne plus haute dans le lointain, qui devient notre objectif suivant.
La végétation, quand à elle, se limite à quelques touffes d’herbes sèches et de grands cactus.

Alt. : 3 500m

Brusquement, au détour d’un virage, notre bus fait halte devant une petite ville. Elle est construite à flanc de montagne, presque invisible tant la couleur des maisons se fond dans celle de la terre. La ville fait face à une immense plaine dans laquelle on devine le lit d’une rivière asséchée en cette saison. Le ciel est étrangement bleu-noir. Le bus prend de l’essence dans cet endroit lunaire et repart vers cette plaine entourée de montagnes. En la traversant, on distingue d’étranges arbustes... blancs qui sont en réalité des sacs plastiques et une multitude d’autres détritus emportés là par le vent. C’est révulsant.

L’autobus se remet à cheminer les hauts plateaux et reprend son interminable ascension. En fin d’après-midi, nous arrivons enfin à Uyuni, au milieu d’une grande plaine et il me semble ne pas voir de montagne plus haute dans les environs ! Le bus nous dépose à un croisement passant : la gare routière.
Ce carrefour géographique est en fait une bourgade minuscule dont le centre est plus fréquenté par de jeunes voyageurs européens que par des autochtones.
Tout de même, les quelques habitants du coin se ruent sur les touristes pour leur proposer les services d’agences de voyage pour faire le tour des environs.
Nous suivons le flot de passagers sortis du bus et sans regarder le guide dans lequel nous avions repéré quelques auberges de jeunesse, nous entrons dans une sorte d’hôtel, comme la majorité des occupants de notre bus. Il est près de la gare ferroviaire qui semble avoir été utilisée surtout pour emporter du minerai. À deux pas du centre, on a l’impression d’être à l’extrémité de la ville, et certainement au bout du monde.

L’établissement, sur deux étages autour d’une cour intérieure, comprend des dizaines de chambres quelques sanitaires éparpillées. Après des tentatives pour obtenir de l’eau chaude, chacun se résout à prendre une douche à l’eau froide. La première d’une longue série...
Ensuite, nous abandonnons l’hôtel venteux pour aller réserver un circuit en 4x4 dans la région. Nous rencontrons justement des personnes qui en reviennent et en sont enchantés. Nos optons alors pour leur agence de voyage, située à deux pas. On choisira un itinéraire de trous jours, mais en sens inverse de celui habituellement proposé. C’est ce qui était préconisé dans le guide touristique.
Et le soir, après une ballade à travers les étals de marché où je me fournis en vêtements chauds (pull et bonnet en alpaca), nous testons la cuisine locale à base de viande de lama et de quinoa. Excellent !

les jours suivants...

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