[ [ [ Paris au secours de Tripoli - Yannis Lehuédé

Le peuple libyen est livré à la “boucherie” annoncée par Kadhafi, et la communauté internationale se prépare à assister au massacre les bras croisés, en prononçant au besoin toutes les doctes condamnations d’usage, dans l’espoir que son crime de non-assistance à peuple en danger passe inaperçu.

Dans cette "communauté internationale" où tous redoublent d’hypocrisie, la France, sous la responsabilité du Président de la République, Nicolas Sarkozy, et de son nouveau ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, se charge du crime en assumant le rôle de l’État le plus "tiède" quant à une intervention qui s’impose.

Puisqu’il semble bien qu’aucune intervention directe sur le terrain ne soit pensable, la seule question qui reste en débat est celle d’une intervention aérienne, imposant, au moins, un "zone d’exclusion aérienne" à l’aviation de Kadhafi pour l’empêcher d’user de cet instrument majeur dans son opération de reconquête du territoire libéré par le soulèvement populaire.

C’est Le Monde qui nous dit, dans son édition d’aujourd’hui datée de demain, jeudi 3 mars 2011, en page 2, que "des divergences sont apparues entre Washington, Londres et Paris, réticente sur l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne". Le titre en page 8, diplomatique, tempère : "Paris n’exclut pas une interdiction du survol de la Libye".

Hier soir, il y avait réunion de crise à l’Élysée. Étaient présents, en plus du Président et de "divers collaborateurs de la présidence", le premier ministre, François Fillon, et les nouveaux ministres, Gérard Longuet pour le Défense et Alain Juppé aux Affaires étrangères. Quant à une intervention militaire directe, sur le terrain, "c’est une fin de non recevoir qu’a formulé, à la sortie de cette réunion" Alain Juppé : "cela pourrait être contre-productif", explique-t-il posément. Il y aurait lieu de craindre l’impopularité des GI’s dans le monde arabe... Quant aux soldats français, il n’aura pas eu besoin de préciser qu’il est hors de question qu’ils affrontent leurs frères d’armes françafricains rangés en rangs serrés autour de Kadhafi, les fameux "mercenaires".

Alain Juppé se moque, à juste titre, des américains : "ils font bouger leurs bateaux". Mais d’ores et déjà on a exclu à Washington le principe d’une intervention terrestre, et on fait mine de considérer comme "extrêmement complexe" l’indispensable opération d’exclusion aérienne.

Il n’y aurait pas lieu à une intervention, au-delà de la simple "démonstration de force", car Kadhafi "tombera, car il est très isolé", nous dit Juppé.

Le nouveau ministre des Affaires étrangères insiste sur le fait qu’en tout état de cause "une résolution des Nations unies serait indispensable avant toute entrée en jeu de moyens militaires", rapporte Le Monde. "La France est le seul pays occidental à exprimer une telle position ouvertement et avec force", précise le journal.

À l’inverse Londres considère "légitime" ce que Le Monde appelle "un effort de planification militaire en vue d’une zone d’exclusion aérienne", "au regard des violences perpétrées contre les civils en Libye".

C’est qu’à Paris, on en est là, tout en faisant mine de parler d’intervention : à se refuser au moindre "effort" même pour la "planification militaire", préalable indispensable à toute intervention.

Le 26 février pourtant, le Conseil de sécurité de l’Onu a bien déjà prononcé une résolution "sous le chapitre VII de la charte des Nations unies", autorisant l’emploi de la force.

Alors, qu’est qu’on attend ? Que les libyens se fassent massacrer un par un ? Que l’armée de Kadhafi, avec ses nombreux mercenaires payés à prix d’or, attaque une par une les villes libérées et les réduise en cendres, comme cela a déjà commencé ?

On peut compter toutefois sur les dirigeants de Russie et de Chine pour jouer la solidarité franche avec leur confrère dictateur. “La Russie a clairement exprimé mardi son opposition à une interdiction de survol – une mesure "superflue" et "à éviter"”, selon Serguei Lavrov, le Juppé de Poutine. “La Chine a les mêmes réticences”, ajoute Le Monde.

Sans aucune pudeur, le gouvernement français cadre le débat : il y a un scénario “qualifié de catastrophique”, dans lequel Kadhafi, au terme d’une reconquête sanglante, s’attaquerait à Benghazi – le gros morceau, la deuxième ville du pays, qui tomberait telle Barcelone à la fin de la guerre d’Espagne – en utilisant y compris “des armes chimiques”. On spécule sur les stocks de gaz moutarde que la Libye pourrait bien avoir conservés.

Dans un tel cas "qui pourrait s’opposer à une zone d’exclusion aérienne ?", rapporte Le Monde entre guillemets, sans pour autant citer l’interlocuteur "proche des discussions à Paris", exprimant implicitement la véritable pensée gouvernementale par la voie du canal officieux qu’incarne le journal du soir dans ce sinistre scénario.

Ainsi le message envoyé à Tripoli est clair : faîtes ce que vous voulez, évitez juste l’emploi d’armes non conventionnelles, qui pourraient faire l’objet d’une trop grande réprobation de l’opinion publique et imposerait éventuellement alors qu’on fasse quelque chose.

D’ores et déjà, Kadhafi sait qu’il peut lancer son armée, dont il a conservé l’essentiel, à la reconquête du pays, ville par ville, réduisant l’opposition à sa plus simple expression.

Mutatis mutandis, c’est bien au scénario de la guerre d’Espagne qu’on assiste, où l’armée reconquiert le pays contre la volonté populaire, et impose la dictature par la force d’un bain de sang le plus ample possible, pour s’assurer de liquider l’opposition pour longtemps. "Viva la muerte" criait le général Millàn-Astray à Unamuno, comme Kadhafi a pu en appeler à la "boucherie". Il faut dissoudre le peuple, comme disait Brecht.

Et, avec plus d’allure qu’un Sarkozy aujourd’hui, le général fasciste pouvait crier le fond de sa pensée : "À mort l’intelligence !"

Quant à Alain Juppé, rappelons ici qu’il est récidiviste. Il était déjà ministre des affaires étrangères, entre 1993 et 1995, et c’est lui qui, en 1994, pilotait la diplomatie française… pendant le génocide des Tutsi du Rwanda, comme pendant la purification ethnique en Bosnie. On parle ici des précédents grands crimes de non-intervention de la communauté internationale.

On se souvient comment la France, en particulier, aura freiné des quatre fers pour qu’aucune intervention ne soit pensable en avril et mai 1994 au Rwanda. Ce n’est que le 18 mai, alors que le fait était public depuis près d’un mois et demi, qu’Alain Juppé reconnaîtra qu’il pouvait s’agir d’un "génocide". Ainsi qu’on a pu le reconstituer depuis, le 18 mai, le génocide était quasiment achevé. Et ce n’est que fin juin que ceux-là mêmes qui avaient empêché toute intervention tant qu’elle aurait pu être utile, se sont précipités prétendant rescaper les quelques milliers de Tutsi qui avait échappé aux tueries, alors qu’il s’agissait surtout de sauver l’armée génocidaire en déroute, ce qui fut fait, au prix de l’effroyable guerre du Congo qui s’ensuivit.

Pour cette responsabilité particulière, Alain Juppé a été considéré comme le second responsable politique, après François Mitterrand, incriminé par le rapport de la commission rwandaise sur les responsabilités françaises, dite commission Mucyo.

Alain Juppé devrait répondre aussi de la scandaleuse politique bosniaque qu’il a menée, également sous la direction de Mitterrand, dans le gouvernement d’Édouard Balladur.

Dans les deux cas, il s’est agi de mener avec doigté une politique strictement criminelle d’encouragement et de facilitation des entreprises racistes qui ont crucifié le Rwanda comme la Bosnie. Le ministre des affaires étrangères de l’époque, Alain Juppé, s’était avéré tout-à-fait à la hauteur de la tâche. Serait-ce pour cette compétence qu’il a été embauché d’urgence par Nicolas Sarkozy – à l’époque ministre du Budget et porte-parole du gouvernement –, pour une semblable opération de faux semblants diplomatiques, dont le but est de paralyser la communauté internationale ?

N’oublions pas l’intérêt fondamental de ces messieurs. Leurs liens avec le dictateur ne sont pas un secret : qu’il les invite à passer d’agréables vacances chez lui, comme en Egypte de Moubarak ou en Tunisie de Ben Ali, n’est pas plus un secret que le fait que Kadhafi a pu planter sa tente à Paris – comme à Rome –, autant chez lui que pouvait l’être feu-Hassan II.

Que la Libye de Kadhafi soit le pays sur lequel on peut le plus compter dans tous les mauvais coups de la politique néo-coloniale française en Afrique n’est pas non plus le seul élément à prendre en considération.

La révolution tunisienne a montré la voie de la liberté aux peuples, et bien au-delà de la Tunisie ou de la Libye et de l’Égypte, ce fait est extrêmement préoccupant pour tous les dictateurs de la terre, mais pas seulement pour eux : y compris pour leurs protecteurs. Ils peuvent légitimement craindre de perdre là tous leurs meilleurs alliés, mais plus encore, ils savent bien que rien n’interdit que le mauvais exemple tunisien traverse la Méditerranée.

Il leur faut absolument arrêter le feu. À Tunis, ils n’y sont pas parvenus, malgré tous les renforts d’armes et le soutien moral le plus affiché à Ben Ali emporté dans la bourrasque. Avec Moubarak, Sarkozy n’a pas hésité à se distinguer en étant le seul chef d’État à lui envoyer un message de sympathie à son départ.

En Libye, il faudrait que la révolte se termine effectivement dans le sang, seul façon d’envoyer aux peuples du monde entier un message contredisant celui de la révolution de jasmin. À bon entendeur.

Ci-dessous l’article cité suivi d’un article de lemonde.fr, plus informatif sur la situation réelle :

Paris n’exclut pas une interdiction de survol de la Libye

La question, débattue à l’Élysée, dépendra du comportement du colonel Kadhafi

Imposer une zone d’interdiction de survol de la Libye pour clouer au sol l’aviation de Mouammar Kadhafi ? Mener une intervention armée dans le pays ? Ce sont deux scénarios distincts. Nicolas Sarkozy a convoqué, mardi 1er mars, dans la soirée, une réunion à l’Élysée, au cours de laquelle la première question a été débattue. Étaient présents le premier ministre, François Fillon, le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, le ministre de la défense, Gérard Longuet, et des collaborateurs de la présidence. Il en est ressorti que rien n’était exclu, mais que tout dépendrait de l’évolution de la situation en Libye.

S’agissant du second scénario, d’ordre purement hypothétique, en revanche, c’est une fin de non-recevoir qu’a formulée, à la sortie de cette réunion, le nouveau ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, lors d’un entretien sur TF1.

"Une intervention militaire mérite d’être regardée à deux fois, a-t-il dit. Je ne sais quelle serait la réaction de l’opinion arabe si elle voyait des forces de l’OTAN débarquer sur un territoire du Sud méditerranéen. Cela pourrait être extrêmement contre-productif."

Le chef de la diplomatie française, qui venait de prendre ses fonctions dans la matinée, a, en outre, indiqué qu’une opération au sol ne paraissait pas l’option retenue par les États-Unis, qui ont commencé à déployer des navires militaires dans la région. "Ils font bouger leurs bateaux", a relativisé M. Juppé, laissant entendre qu’il s’agissait avant tout d’une démonstration de force, et non d’un prélude à un engagement militaire contre le régime de Kadhafi, qui "tombera, car il est très isolé".

Scénario catastrophe

La réunion organisée en urgence à l’Élysée soulignait cependant à quel point le débat sur l’emploi de ressources militaires contre le pouvoir du Guide libyen s’est intensifié entre les Occidentaux. M. Juppé a souligné, comme l’avait fait avant lui M. Fillon, qu’une résolution des Nations Unies serait indispensable avant toute entrée en jeu de moyens militaires.

La France est le seul pays occidental à exprimer une telle position ouvertement et avec force. Les Britanniques ne sont pas sur cette tonalité. Le premier ministre David Cameron a qualifié mardi de "légitime" un effort de planification militaire en vue d’une zone d’exclusion aérienne, au regard des violences perpétrées contre des civils en Libye. Londres a suggéré que le Conseil de sécurité de l’ONU prenne de nouvelles mesures, après l’adoption, le 26 février, d’une résolution sous chapitre VII de la Charte des Nations unies, un volet qui autorise l’emploi de la force.

À Washington, l’option de la "no-fly zone" est évoquée, mais désormais, avec des nuances. Le plus haut gradé américain, l’amiral Mike Mullen, l’a décrite mardi comme "extrêmement compliquée" à mettre en place. Le Sénat a en revanche adopté une résolution en faveur d’une telle mesure. Politiquement, la pression des républicains américains s’exerce intensément sur Barack Obama, notent des diplomates. Washington pourrait être tenté, si la crise dure en Libye, de hâter la chute du colonel Kadhafi par une action militaire, commentent-ils.

La Russie a clairement exprimé mardi son opposition à une interdiction de survol - une mesure "superflue" et à "éviter", a dit son ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov. La Chine a les mêmes réticences.

Parmi les responsables français, différentes sensibilités existent. Selon nos informations, M. Juppé ainsi que certains conseillers de l’Élysée seraient plus disposés à envisager une zone d’exclusion aérienne que ne l’est M. Fillon. La discussion semble avoir été intense à l’Élysée, où différents scénarios théoriques ont été étudiés. Parmi eux, un scénario qualifié de catastrophique, où le Guide libyen ordonnerait le bombardement de la région de Benghazi, tenue par l’opposition, en employant des armes chimiques. Depuis que la Libye a renoncé en 2003 à son programme nucléaire, une incertitude persiste sur l’état de son stock de gaz moutarde.

Dans le cas d’un tel déferlement de violences, indiquait mardi une source proche des discussions à Paris, la question d’un véto russe ou chinois à l’ONU pourrait disparaître. "Qui pourrait, alors, s’opposer à une zone d’exclusion aérienne ?", commentait cet interlocuteur. En rappelant aussi que, pour l’intervention de l’OTAN au Kosovo, en 1999, l’ONU avait été court-circuitée après des massacres perpétrés par les forces de Milosevic. "Personne ne peut prévoir" le comportement de Mouammar Kadhafi et de son entourage, ajoutait cette source, "ce sont des dingues".

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Libye : Kadhafi contre-attaque, les insurgés appellent à l’aide

LEMONDE.FR | 02.03.11 | 22h11

Alors que le soulèvement du peuple libyen entre dans sa troisième semaine, le colonel Mouammar Kadhafi a contre-attaqué, mercredi 2 mars, promettant des milliers de morts en cas d’intervention des Occidentaux en Libye et envoyant troupes et avions de chasse à l’attaque de l’Est, contrôlé par les insurgés.

À Tripoli, le Guide de la révolution est apparu devant une foule de partisans lors d’une cérémonie marquant le 34e anniversaire de l’établissement du "pouvoir des masses" dans le pays. "Nous ne pouvons pas permettre aux Américains ou à l’Occident d’intervenir en Libye. S’ils le font, ils doivent savoir qu’ils se jettent dans un enfer et une mer de sang pire que l’Irak ou l’Afghanistan. Nous distribuerons les armes par millions et ce sera un nouveau Vietnam", a-t-il prévenu lors d’un discours de plus de deux heures et demie.

Assurant qu’il ne quitterait jamais le pays et qu’il ne pouvait abandonner le pouvoir, il a de nouveau accusé le réseau Al-Qaida d’être à l’origine de l’insurrection et promis l’amnistie à ceux qui rendraient les armes, tout en assurant qu’il n’y avait "pas de manifestations en Libye".

Les combats s’intensifient dans l’Est. A Benghazi, centre névralgique de la révolte, le Conseil national libyen, mis en place dimanche, a placé à sa tête l’ancien ministre de la justice, Moustafa Abdeldjeïl, et a demandé aux Nations unies d’envoyer des avions "attaquer les bastions des mercenaires africains" que Kadhafi utiliserait contre son propre peuple.

Sur le terrain, les forces libyennes, soutenues par des blindés et par de l’artillerie lourde, ont lancé une attaque à Masra El-Brega, la localité la plus avancée contrôlée par les insurgés dans l’Est. Mais rapidement, des responsables de l’opposition ont assuré qu’ils encerclaient des soldats fidèles au colonel à l’université. Un peu plus au nord, la région d’Ajdabiya a été touchée par des raids aériens qui n’ont pas fait de victime.

Le bilan des affrontements s’alourdit. Selon le porte-parole de la Ligue libyenne des droits de l’homme, les violences liées à la répression de l’insurrection ont fait 6 000 morts, dont 3 000 à Tripoli, 2 000 à Benghazi et 1 000 dans d’autres villes, comme Zaouïa ou Zenten. Le dernier bilan de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, remontant au 23 février, était de 640 morts.

La déferlante de réfugiés se poursuit. Sur le plan humanitaire, la situation a atteint un niveau de "crise" critique à la frontière libyo-tunisienne. Une foule s’étendait "sur des kilomètres et des kilomètres" pour quitter la Libye, selon le Haut Commissariat aux réfugiés, précisant que près de 150 000 personnes ont fui ces derniers jours.

Les organisations humanitaires et la communauté internationale ont engagé une course contre la montre. La France et le Royaume-Uni ont annoncé l’envoi de plusieurs avions et d’un navire pour évacuer des milliers de personnes vers l’Egypte. Le Programme alimentaire mondial, agence de l’ONU, a décrété un plan d’aide alimentaire d’urgence de 38,7 millions de dollars (28 millions d’euros) pour 2,7 millions de personnes en Libye, en Égypte et en Tunisie.

La communauté internationale toujours divisée sur une intervention. Elle réfléchit à tous les moyens, y compris militaires, de faire plier le régime du colonel Kadhafi. Une zone d’interdiction de survol pour éviter que des avions militaires libyens bombardent opposants et civils est toujours à l’étude, même si les États-Unis sont encore "loin d’une telle décision", selon la secrétaire d’État, Hillary Clinton, qui a invité à la prudence.

[Source : Le Monde]